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18 avril 2014 5 18 /04 /avril /2014 11:17

Chaque "réunion de projet" provoque chez moi un grand désarroi... Elle est l'occasion de constater toujours la langue de bois que nous sommes obligés de pratiquer... Dieu sait pourtant combien j'aime enseigner, combien les gens, les enfants leurs parents, les "adultes" - ces élèves si particuliers- les collègues m'intéressent. Dieu (encore lui!) m'est témoin qu'essayant (sans toujours de succès, je l'admets volontiers) de contenir mon caractère bruyant, mes emportements, mes réactions à l'emporte pièce, de forcer mes obstinations, j'ai la volonté ancrée de respecter les idées, les pratiques, les impératifs, les goûts de chacun.

 

Mais qu'est-ce qui peut rendre supportable, à la longue, cette hypocrisie bienveillante et opportuniste qui nous fait taire la réalité incontournable:

La pratique de la musique classique n'est pas toujours une source de plaisir ni de bonheur: elle est aussi un puissant producteur de frustrations indépassables avec lesquelles chacun apprend à vivre pour pouvoir profiter des bonheurs que nous apportent la connaissance, la possibilité d'exprimer parfois l'inexprimable (ah... l'ineffable de Iankélévitch).

 

Lorsqu'avant les années 90, jeune prof peu diplômée (mais en cours d'arrosage), je suis arrivée "sur le marché" florissant de la consommation culturelle, j'ai remplacé dans des associations municipalisées ou dans des écoles en régénération de vieux profs passionnés, qui laissaient derrière eux des élèves et des parents éplorés, convertis à la religion musicale, et la plupart du temps totalement irrecupérables téchniquement. C'était le temps des "dents longues", durant lequel on a opposé la médiocrité supposée d'un tissus associatif créé puis entretenu par la passion et la nécessité culturelle, à l'excellence d'un enseignement professionnalisé en cours d'organisation planifiée. C'est à vrai dire un peu ce qui se passe chez nous actuellement... Les associations digérées au sein des nouvelles écoles, ou dissoutes par leur proximité, on s'est rendu compte que ce magnifique enseignement, tout flamboyant de ses techniques pédagogiques d'avant garde, rutilant de professeurs formés et techniquement impeccables, fabriquait d'un côté d'excellents professionnels et de l'autre des amateurs incapables d'autonomie, n'allant pas plus au concert, des consommateurs passifs d'activités culturelles zappées, et que les enfants n'y trouvaient pas leur compte de plaisir, ni les parents le leur de partage... Et on a dit aux professeurs nouvellement cadrés dans leur spécialité "il faut ANIMER". Et nous voilà devant le maître mot: faisons des "projetpédagogiques".

 

La question que je me pose: Est-ce qu'on répond à la frustration par la satisfaction? Je veux dire, est-ce que la satisfaction soulage définitivement la frustration? Bien sûr que non, sinon nous n'aurions pas tous ces problèmes d'éducation que nous rencontrons avec nos enfants, constamment repus d'informations - et ils ne s'avent comment les utiliser- de connaissances - et ils ne savent qu'en faire- de satisfactions visuelles et auditives, de jeux de jouets et d'activités - et ils en demandent toujours plus...

 

Seul le désir fait vivre, seul le désir fait supporter la frustration. Le désir s'appuie sur des souvenirs fugaces et pourtant cuisants. Nos écoles débordantes de projets nous épuisent, nous avons des indigestions de projets, nos élèves sont obèses de projets dont ils subissent, agités la répétition inéxorable tout au long de l'année.

 

J'essaie d'y croire... Force est de constater que j'ai du mal!

Je me souviens des orchestres Loewenguth... Une fois par mois, le dimanche matin, au diable vauvert... Une grande messe annuelle en juin, à la salle Pleyel ou Rossini, dix orchestres de stroumpfs bleu clairs ou bleu marine et blanc selon l'âge, une excitation ingérable dans les loges, pourtant gérée par les "dames d'orchestre" comme des "dames cathé", des mamans bénévoles, des profs non moins bénévoles qui nous accordaient à la va vite avant d'entrer sur scène en petit troupeau frémissant... Une année à se faire tour à tour chahuter et féliciter, à mourir de rire devant les facécies du vieux Monsieur (il devait avoir juste un peu plus de mon âge, le vieux monsieur!) qui remontait comme un auguste son pantalon beige vingt fois au cours d'une répétition d'une heure, ou à mourir de honte parce qu'on n'avait pas travaillé la partie de troisième violon et qu'on était complètement à la ramasse... Une tournée en France ou en Europe (pour moi l'Allemagne, la Suède) tous les deux ou trois ans. Pendant 13 ans. Et puis il est mort. Les orchestre ont continué, mais j'étais grande et je suis passée de l'autre côté... Des souvenirs fugaces et cuisants, inaltérables, irrésistibles.

 

Je n'ai pas de solution...

 

 

 

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Published by Le quatuor de Bercé - dans Enseignement
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