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15 avril 2009 3 15 /04 /avril /2009 01:22
Quelques mots sur le quatuor à cordes de J. Haydn "Les sept dernières paroles du Christ en Croix"

D'abord le livret:


Texte lu, tiré des quatre Evangiles

Musique jouée : Quatuor n°76 à 82 op.51

    Introduction (Jean XVI, 32-33) dernier discours de Jésus aux apôtres.
« Voici venir le temps (et il est déjà venu) où vous serez dispersés chacun de votre côté comme les pierres d’un scorpion et vous me laisserez seul. Mais je ne suis pas seul car le Père est avec moi. Je vous dis tout cela pour que, en moi, vous ayez la paix. Le monde essaye de vous écraser ; mais ayez confiance, j’ai vaincu le monde. »
Introduction :
quatuor 76, Maestoso ed Adagio

    1ère parole (Jean XIX, 17-20 et Luc XXIII, 34)
Après qu’il eut été jugé, la foule s’empara de Jésus. Il prit sa croix sur ses épaules et sortit de Jerusalem pour monter au lieu dit l’endroit du crâne, en araméen, Golgotha. Là, on le crucifia entre deux malfaiteurs. Pilate avait fait rédiger un écriteau qu’il fit placer sur la croix ; il était ainsi conçu :
Jésus de Nazareth, Roi des juifs.
Jésus dit :
« Père, pardonne leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font »
Sonate n°1:
quatuor 76, Largo

    2e parole (Luc XXIII, 34-43)
Eux, pendant ce temps-là, partageaient ses vêtements et les tiraient au sort. Tout le peuple était là debout qui regardait, et ses chefs se moquaient de Jésus en disant : « Il a sauvé les autres : qu’il se sauve lui-même si c’est lui le Christ, l’Élu de Dieu ! » Les soldats aussi se moquaient : « Si c’est toi le roi des juifs, sauve-toi donc ! »
L’un des malfaiteurs l’apostropha : « N’est-ce pas toi le Christ ? Alors sauve-toi et sauve-nous avec toi ! » Mais son compagnon le reprit : « Tu ne crains donc même pas Dieu, toi, quand tu endures le même supplice ? Et encore, nous, c’est avec justice car nous avons mérité ce que nous subissons, mais lui n’a rien fait de mal. » Puis il dit « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne. »
Jésus lui dit :
« En vérité, aujourd’hui tu seras avec moi en Paradis »
Sonate n°2:
quatuor 77, Grave e Cantabile

    3e parole (Jean XIX, 25-27)
Près de la croix, se tenaient debout sa mère et la sœur de sa mère, ainsi que Marie femme de Clopas et Marie de Magdala. Jésus, voyant sa mère et, tout près d’elle, debout, le disciple qu’il aimait, leur dit :
« Femme, voici ton fils, et toi, voici ta mère. »
Sonate n°3:
quatuor 78, Grave

    4e parole (Marc XV, 33-34)
Quand vint la sixième heure, l’obscurité s’étendit sur toute la terre et se prolongea jusqu’à la neuvième heure. À la neuvième heure, Jésus poussa un grand cri :
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné. »
Sonate n°4:
quatuor 79, Largo

    5e parole (Jean XIX, 26)
Puis, sachant que déjà tout était accompli, pour que fût encore accomplie cette parole de l’Écriture, Jésus dit :
« J’ai soif. »
Sonate n°5:
quatuor 80, Adagio

    6e parole (Jean XIX, 29-30)
Il y avait un vase rempli de vin aigre ; on en imbiba une éponge qu’on mit au bout d’un roseau et qu’on lui présenta. Jésus y trempa les lèvres et dit :
« Tout est accompli. »
Sonate n°6:
quatuor 81, Lento

    7e parole (Luc XXIII, 46)
Puis, avant d’expirer, Jésus cria de nouveau et dit :
« Père, je remets mon âme entre tes mains.
Sonate n°7:
quatuor 82, Largo

    (Matthieu XXVII, 51-53)
Alors le voile du temple se déchira en deux, du haut en bas, la terre trembla, les rocs se fendirent, les tombeaux s’ouvrirent et de nombreux justes couchés dans leurs tombeaux se dressèrent et sortirent de leurs sépulcres.
Terremoto:
Fin du quatuor 82, Presto e con tutta la forza


Présentation de l’œuvre et du compositeur

    La musique religieuse de  Franz Joseph HAYDN, profitant de la relecture des musiciens baroques dans la deuxième moitié du XXe siècle, a retrouvé aujourd’hui une dimension dont on s’étonne qu’elle ait pu être perdue. Certes, la production de ce compositeur reflète son caractère aimable et plutôt paisible, et une foi simple et franche. Cependant, il en émane une singulière vigueur que l’on ne peut pas attribuer  toute à son légendaire sens des formes et de l’harmonie.

    Dans cette œuvre (« Sept sonates avec une introduction et, à la fin, un terremoto »,) force est même de reconnaître que cette science musicale est mise au service d’une extraordinaire variété d’émotions humaines et spirituelles . Les thèmes musicaux, tour à tour aériens ou pesants, dépouillés ou délicatement ornés, s’insèrent dans une construction harmonique et formelle qui fait s’opposer la douleur à la consolation, la haine  à l’amour, et le désespoir  à la promesse du paradis.
Le tout s’articule en miroir autour de la 4e sonate (5e pièce), climax religieux qu’est le moment du doute (« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »).

    Entré en maçonnerie en 1784, la même année que Mozart, Haydn était convaincu que, selon ses propres mots « La musique peut aussi servir à faire le bien ». L’époque classique avec ses découvertes scientifiques, ses réflexions philosophiques et philanthropiques offrait à la pensée une infinie possibilité pour le futur et Haydn, au cœur de ces préoccupations, a vécu une spiritualité tournée vers l’Homme et la Nature, sans jamais perdre sa foi catholique très profonde.

    La dualité de la nature du Christ est au centre de ce quatuor : les sept paroles ponctuent le chemin douloureux de son abandon de sa nature humaine .
1ère parole - Torturé, il pardonne.
2e    parole - Bafoué, il sauve encore un pécheur repenti.
3e    parole - Privé de son rôle protecteur de fils, il le transmet à son disciple, quittant sa mère il en offre l’amour à ce même disciple.
4e   parole - Dernière manifestation de son âme humaine, il se prend à douter.
5e   parole - Dernière manifestation de souffrance d’un corps rappelant la première nécessité du nourrisson, il a soif .
6e   parole - Ayant fait le chemin de la prophétie, il se résout car il accomplit son destin.
7e    parole - Enfin en paix, il s’offre à Dieu et comme Dieu.

     Écrite en 1785, cette œuvre répond à une commande de l’Évêché de Cadix pour la cérémonie du Carême tel que le célébraient alors les églises d’Espagne.

    La première version, symphonique, fut tardivement suivie de trois autres : une avec chœur, une pour quatuor à cordes, et une pour pianoforte. La version pour quatuor gagne en pureté et en acuité là où celle pour orchestre brillait par sa couleur et celle pour chœur exprimait la grandeur. Son langage est celui de la maturité, qui faisait dire à Mozart au sujet  de la dédicace qu’il fit à Haydn de six de ses quatuors : « c’est une dette que j’ai acquittée, car c’est lui seul qui m’a révélé l’art de les écrire »


Commentaire musicologique

L’introduction et le tremblement de terre final forment le socle formel de ce chemin pyramidal ; ces deux pièces expriment autant la puissance divine que le regard humain sur ce passage de la mort. L’ordre tragique de l’introduction est opposé au chaos furieux du « tremblement de terre ». Si le Christ part en paix, les disciples, eux, entrent dans la douleur, le deuil et l’angoisse du doute. Cette ambivalence habite la dernière sonate et le « tremblement de terre ».

    1ère et 7e sonates : Dans la première sonate, des sforzandi écrasants soulignent le poids du péché humain, adoucis par le thème rédempteur du 1er violon. Formellement, la septième sonate en reprend le battement de croches et, par endroits, renverse le thème principal comme une ponctuation. L’âme de Jésus s’élève aux mouvances d’une écriture à la fois complexe et aérienne, faite toute entière d’envols mélodiques et de volutes rythmiques.

    2e et 6e sonates : C’est dans la 2e sonate qu’apparaît l’expression du Paradis, promesse sereine faite au « bon larron ». Le thème est simple, plusieurs fois énoncé par le 1er violon ; en deux endroits, le 2nd violon l’accompagne d’un bariolage que les conventions de l’époque attachaient à l’évocation du paradis. De ce bariolage naît le motif complémentaire joué par le premier violon pour commenter et conclure l’exposition du thème de la rédemption.

Ce motif sert de base au thème de la 6e sonate, après la déclamation d’effet très dramatique d’une cadence parfaite, expression s’il en est de la finitude, puis de son commentaire fugué, au terme duquel se rejoignent à l’unisson tous les instruments. Ces deux sonates sont aussi les deux seules qui fassent appel à une opposition mineur/majeur tellement tranchée qu’elle est inscrite dans le texte au moyen d’un changement  de tonalité au cours du morceau.

    3e et 5e sonates : Elles sont, elles aussi, liées par de fortes similitudes formelles et mélodiques. Des accords plaqués non repris au Da Capo (qui ne sera pas fait lors de ce concert) impriment en introduction le caractère tragique et solennel de ce qui suit un destin écrit et provoque la révolte émotionnelle. Puis, expression de la tendresse, de l’amour, et de leurs corollaires, la misère du corps et l’abandon, la tierce descendante autour de laquelle se construisent les deux sonates est si prégnante qu’elle les commence et les termine. Un staccato de croches, fragile et haletant, accompagne la plainte du fils agonisant dans la 3e sonate ; c’est une pluie de pizzicati suggérant la sécheresse qui enrobe celle de l’homme mourrant de soif dans la 5e.

    4e sonate : C’est une pièce grondante et passionnée, entrecoupée de silences tragiques, tendue d’harmonies déchirantes, où les « questions » et les « arguments » du premier violon se heurtent au mutisme obstiné du reste du quatuor. Tout au long de la sonate, un motif ascendant, interrogation répétée à Dieu, semble faire écho à la plainte descendante des deux pièces qui l’encadrent.


Catherine PRADA


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Published by Le quatuor de Bercé - dans commentaires d'oeuvres
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