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14 juin 2016 2 14 /06 /juin /2016 23:53
Rapport de la mairie de Paris

Rapport de la mairie de Paris

Le monde musical et pédagogique s'indigne. Il s'indigne de ce que les rapporteurs de cette mission que personne n'ose remettre en cause mais qui ressemble furieusement à un canon d'inquisition puissent assimiler les professeurs de musique à de dangereux pédophiles suçant l'âme des enfants et dégradant la sexualité fragile des adolescents...

Beaucoup émettent l'idée que cette mise en cause serait un prétexte pour accéler le processus pédagogico-économique qui consiste à remplacer les cours individuels par des cours collectifs à trois ou quatre élèves.

Pour ma part, après avoir discuté depuis longtemps avec nombre de mes collègues rejetant la relation particulière qui s'établit entre les professeurs et leurs élèves - ou entre les élèves et leurs professeurs?- je pense qu'il s'agit réellement de détruire les derniers restes de la tradition discipulaire qui a fondé la pensée et la culture de toutes les civilisations d'Occident, d'Asie et d'Orient...

Et je suis très inquiète.

 

Qu'est-ce qui leur permet de jeter en pâture une artiste de renom? Comme pour rejeter l'argument fantasmé que nous ne vivrions et n'enseignerions que pour rejoindre ou fabriquer des êtres d'exceptions, comme si nous nous réclamions de Robert et Clara Schumann, de Wagner et Marie d'Agout, d'Héloïse et Abélard, de Platon et Socrate, de tout un monde de penseurs et d'artistes exceptionnels aux amours exceptionnelles donc sulfureuses... Et que serait le monde sans ces êtres exceptionnels?

 

Quoiqu'il en soit, bien sûr, ce n'est pas ce que nous vivons...

Qu'est-ce qui dérange dans cette relation individuelle de l'enfant à l'adulte, de l'adulte à l'enfant? Qu'est-ce qui dérange dans ce cheminement commun où celui qui a déjà exploré une partie de vie rejoint celui qui est en train de la découvrir? Qu'est-ce qui pousse à détruire cet unique moment de vérité qui impose à l'adulte une responsabilité qui donne un sens à la vie et offre à l'enfant une référence contre laquelle il pourra s'appuyer pour grandir - et j'emploie à dessein le mot contre, tant il est vrai qu'un enseignement réussi est celui que l'élève peut quitter sans douleur pour continuer de se construire ailleurs.

Pourquoi priver les générations à venir de ce viatique rassurant tout autant qu'exigent qui accompagne nombre d'entre nous jusque dans la vieillesse?

 

L'Amour se décline sous mille formes, du parent à l'enfant, de l'enfant au parent, du frère au frère de la soeur à la soeur et du frère à la soeur et de la soeur au frère, entre les amis et entre les amants, entre les compagnons, de devoir, de guerre, de paix, et du disciple au maître et du maître au disciple... Ces mille formes de l'Amour qui construisent l'humanité.

Il y a quelque chose qui rappelle l'élevage des enfants soldats dans cette obsession de les couper de toute relation individuelle à l'autre.

 

C'est autant priver l'enfant de l'expérience unique d'exister seul pour un seul être, que l'adulte de se refonder sans cesse dans la recherche du meilleur pour chacun de ces jeunes auxquels il a la responsabilité de transmettre son savoir et sa connaissance du monde.

Que restera-t-il à ces vieux sans souvenirs d'un regard, d'une voix, d'un conseil, d'un reproche, d'un mot écrit spécialement pour chacun d'eux dans les partitions?

 

Je pense à tous mes professeurs et je me demande ce que je serais sans leur souvenir, et même, sans la crainte encore de les décevoir... encore... alors même qu'un bon nombre d'entre eux n'est plus. Et ce n'est pas un sentiment désagréable, c'est un moteur, une colonne vertébrale... Un exil aussi, bien sûr, une nostalgie, et pourquoi pas? Si cela me remplit d'Amour?

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Published by Le quatuor de Bercé - dans Humeur
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